PANDÉTHIQUE


PARTIE I : LA MALADIE DES PROFONDEURS

CHAPITRE 1 : LA VEINE DE QUARTZ

La sueur brûlait les yeux de Kavel, mais il ne s’arrêta pas. Dans la galerie 9-Gamma, la chaleur était une vieille compagne, une lourdeur familière qui pesait sur ses épaules larges et son cou robuste, sculpté par des années de forage. Il brisait la roche avec une aisance absolue ; la pioche qu’il maniait n’était qu’une extension de son bras. Ses muscles noueux, saillants sous une peau tannée par la poussière de roche, répondent à une cadence quasi mécanique.

Autour de lui, ses compagnons de chambrée creusaient dans le même rythme. Un ballet silencieux de torses puissants et de gestes précis. Pas un mot, pas un cri. Le silence de la mine était absolu, mais bien loin d’être pesant, il était habité par une harmonie des plus sereines. Pour Kavel, c’était le confort absolu : savoir qu’il œuvrait pour un bien plus grand que lui, fidèle à la volonté de la Reine, transformait une pénible tâche en acte de foi.

1. L’œuf

Kavel sentit une vibration inhabituelle remonter dans ses avant-bras. La roche semblait plus dure que d’ordinaire. Il redoubla d’effort pour découvrir ce qu’il venait de briser. Ce n’était pas les cristaux habituels, mais une sorte de métal parcouru de runes iridescentes. Il serait plus juste de dire des vestiges de rien, car la paroi bleu nuit était brisée de part en part.

Le mineur tourna la tête. Ses compagnons de labeur l’avaient rejoint ; leurs regards en disaient long. Allons examiner cette curiosité. Pleins de vigueur, les braves saisirent les bords irréguliers et parvinrent à former une ouverture suffisamment large pour qu’une personne se glisse à l’intérieur. Kavel sonda l’obscurité, ses capteurs lui indiquaient une forme ovoïde d’environ cinq mètres de large sur trois de profondeur.

— « Contremaître, je vois une forme floue au fond, quelles sont les consignes ? »

2. La larve

Le Contremaître s’approcha, son imposante stature projetant une ombre rassurante sur le groupe. Il n’eut pas besoin de parler ; Kavel su ce qu’il devait faire avant même que Garam ne pose la main sur son épaule.

À l’intérieur de la cavité, au sein de ce qui ressemblait à un œuf translucide allongé sur le sol, se trouvait une forme immobile. Kavel effleura l’étrange coquille et la membrane s’évapora. Il contempla alors une bien étrange créature. Cette dernière, allongée sur le dos, ressemblait à une larve aux dimensions disproportionnées. Avoisinant les deux mètres de long, elle se mouvait maintenant sur le sol.

Des orifices s’ouvrirent et deux globes apparurent sur l’étrange créature. Cette dernière se redressa, un nouvel orifice fit jour et, dans un geste aussi vif que l’éclair, elle produisit un son et vaporisa une brume sur Kavel.

3. Gouttelettes de Flügge

Surpris, l’ouvrier recula. Il ne semblait pas blessé, mais son visage était humide. Face à cette situation particulière, il se hissa pour remonter vers Garam et s’éloigner.

Alors qu’il avait rejoint le contremaître, que le reste du groupe entourait désormais, l’esprit de Kavel semblait lui jouer des tours. Il voyait et entendait des choses qu’il ne comprenait pas ; des symboles étranges apparaissaient dans son esprit. Il secoua la tête, mais au lieu de disparaître, le phénomène se renforçait.

— « Contremaître, que se passe-t-il ? »

Mais Garam ne lui répondit pas. Ce dernier, les yeux écarquillés, semblait dans un état second. En cherchant du regard l’aide de ses autres compagnons, le malheureux travailleur découvrit que le même spectacle se reproduisait chez tous ceux qui l’accompagnaient.


PARTIE II : CONTAGION

CHAPITRE 2 : LE SILENCE DU GROUPE GAMMA 9

À l’entrée de la galerie principale, le lieutenant Sylvak faisait son sempiternel contrôle de routine.

— « Dans l’ordre des pelotons 1 à 10, faites votre rapport. »

Les réponses s’enchaînèrent : Gamma 1 RAS, Gamma 2 RAS, Gamma 3 RAS, Gamma 4: RAS ,Gamma 5 : RAS, Gamma 6: RAS, Gamma 7 : RAS, Gamma 8 :RAS, Gamma 10 : RAS.

Comme d’habitude rien à signaler se dit il. Sylvak réalisa alors son erreur : Gamma 9 n’avait pas répondu.

— « Gamma 9, au rapport ! »

Mais Gamma 9 n’était plus. Le lieutenant se ressaisit immédiatement : — « Sergent Volcar, au rapport ! »

La voix de l’officier, portée par son autorité naturelle, fit sursauter l’air ambiant. Volcar apparut instantanément, le corps raidi par la rectitude qui le caractérisait. — « À vos ordres, mon lieutenant. » — « Sergent, allez contrôler l’activité de Gamma 9 et faites-moi un rapport circonstancié. Le contremaître Garam ne répond plus. »

Volcar s’exécuta sans un mot. D’un signe de tête sec, il désigna deux de ses subordonnés. Les trois soldats s’engagèrent dans le boyau sombre qui s’enfonçait vers les strates les plus profondes. À mesure qu’ils s’éloignaient du poste de commandement, les deux soldats relâchèrent légèrement leur posture, échangeant des regards en coin.

— « Je parie qu’ils ont mis la main sur une réserve de vin de Gommuk », murmura l’un d’eux, une pointe d’envie dans la voix. « Garam le premier. » — « C’est sûr », répondit le second à voix basse. « On va arriver là-bas, ils seront tous étalés dans la poussière, le cerveau déconnecté et la langue bleue. On va devoir ramasser ces ivrognes un par un. »

Volcar ne répondit pas. Il avançait, le pas lourd, sa main serrée sur son bâton de discipline. Mais plus ils approchaient de la cavité 9-Gamma, plus le forfait des mineurs se révélait : des bruits inhabituels se faisaient entendre, des échanges de voix enjouées et des éclats de rires tonitruants. C’était bien là le signe d’ouvriers ayant consommé du Gommuk.

Lorsqu’ils débouchèrent à la hâte dans la salle de forage, leurs faisceaux thermosensitifs percèrent l’obscurité. Le spectacle de l’ivrognerie s’offrit à eux. Les ouvriers étaient là, debout, formant un cercle de gais lurons.

— « Contremaître Garam ! » vociféra le sergent Volcar. « Que pensez-vous être en train de faire ? »

Mais Garam ne l’entendait pas. — « Sergent », dit l’un des soldats, « ils sont ivres, vous savez bien qu’ils sont complètement déconnectés maintenant. »

Volcar s’approcha des fêtards et saisit Garam par l’épaule. Étrangement, ses yeux ne semblaient pas hagards. Le contremaître se tourna vers lui et, d’une voix habitée par une force nouvelle, s’écria : — « Enchaînez-les à la liberté ! »

Avant qu’ils ne puissent esquisser le moindre geste, les militaires furent submergés par la masse des mineurs et sombrèrent rapidement dans un sommeil forcé.

CHAPITRE 3 : L’IRRITATION DE ROCHE NOIRE

Le Baron Yvarian de Roche Noire n’aimait pas l’imprévu. La production de ses mines n’était pas conforme aux attentes, et cette chute brutale dans les registres allait l’obliger à en répondre directement au Duché.

Pourquoi diantre ce lieutenant Sylvak n’était-il pas capable de gérer une simple émeute d’ouvriers ? Certes, la chose n’était pas courante, mais de pareilles mutineries s’étaient déjà produites dans d’autres domaines et avaient été écrasées sans délai par une main de fer.

L’idée même de cette défaillance le rendait hors de lui. Il allait être la risée à la Cour. Quelle honte pour lui d’outrager ainsi la Reine par une incompétence aussi manifeste. Il imaginait déjà les sourires narquois des autres nobles, les chuchotements venimeux sur la fragilité de son domaine.

Yvarian sortit sur le promontoire de pierre qui surplombait l’abîme. Le vent glacé fouettait son visage, mais il ne cilla pas. Ses yeux scrutaient les sommets déchiquetés de Roche Noire, là où la montagne semblait défier le ciel.

— « Inadmissible ! » fustigea-t-il, sa voix tonnant dans l’immensité.

Le cri résonna contre les parois vertigineuses, se répercutant de falaise en falaise, s’engouffrant dans les contreforts de la montagne pour se perdre dans le lointain. Le Baron resta un instant immobile, dominant son empire de pierre, le poing serré sur la rambarde glacée. Si les profondeurs refusaient d’obéir, il se chargerait lui-même de leur réapprendre le sens du mot discipline.

CHAPITRE 4 : LE SACRIFICE DU DUC

Dans la salle du Trône d’Opale, le silence n’était pas celui du respect, mais celui d’une terreur absolue. La Reine Callista, d’une beauté indescriptible, se tenait debout, dominant la cour du haut de son estrade cristalline. Sa haute stature lui conférait une aura aussi troublante qu’effrayante. À ses pieds, le Duc Valerius ne parvenait plus à cacher le tremblement de ses membres.

— « Majesté, le Baron Yvarian demande plus de temps, les galeries sont… »

— « Le temps est un luxe dont vous ne disposez plus, Valerius », trancha la Reine d’une voix glaciale. « Les Ducs sont les émanations directes de la Couronne et les garants de la hiérarchie Royale. Les échecs de la Baronnie ne sont que la traduction de votre incurable incompétence. »

Elle balaya la salle du regard, s’arrêtant un instant sur certaines silhouettes dissimulées dans l’ombre des colonnes. Elle savait qu’ils étaient là : les yeux et les oreilles des nations voisines, ces royaumes frontaliers qui n’attendaient qu’un signe de faiblesse pour s’accaparer son précieux territoire. Cette exécution n’était pas seulement une punition, c’était un message à leur intention.

— « Que la puissance de la Couronne soit gravée dans l’esprit de chacun », déclara-t-elle, sa voix vibrant jusqu’aux alcôves où se terraient les espions. « Ma main ne tremblera jamais. La faiblesse est une trahison mortelle ! »

D’un geste sec, aussi rapide que gracieux, elle scella le sort du Duc. Vive comme l’éclair, une lame bleutée apparut dans sa main, fendit l’espace qui la séparait de Valerius et ne laissa du malheureux qu’une masse sanguinolente. Le Duc fut, en une fraction de seconde, réduit en une bouillie infâme. L’assemblée pétrifiée se rappelait, s’il en était encore besoin, qu’une Reine n’était pas un être avec lequel on pouvait transiger.

PARTIE 3 : L’ORIGINE DU SILENCE

CHAPITRE 5 : LA PARANOÏA D’YVARIAN

Le Baron Yvarian ne tenait plus en place. Le silence du Lieutenant pesait plus lourd que la roche au-dessus de sa tête. Dans cette monarchie où chaque geste était scruté par la Couronne, une telle rupture de communication sentait la sédition à plein nez.

— « Toujours rien ? » demanda-t-il, la voix rauque.

Le Capitaine de la Garde secoua la tête. — « Les éclaireurs ne reviennent pas, Lord Yvarian. Les portes de fer du secteur inférieur ont été scellées de l’intérieur. »

Yvarian frappa du poing sur la table, — « Ce n’est pas une simple révolte de mineurs. Le Lieutenant est trop aguerri pour ça. Il a dû passer un accord. »

Le Baron s’approcha d’une carte des territoires frontaliers. Ses yeux se fixèrent sur les Marches de l’Est, le domaine de l’Impératrice Elyia. La rumeur courait qu’elle cherchait à corrompre les officiers de la Reine pour s’emparer des gisements de quartz.

— « C’est elle… » murmura-t-il, les mâchoires serrées. « Le Lieutenant nous a vendus à l’empire Endaram . Il a barricadé le secteur pour laisser le temps aux légions de l’Impératrice de prendre possession des mines. »

Cette pensée lui glaça le sang. Il valait mieux régler la situation avant que la Reine ne l’apprenn Dans tous les cas il devrait rendre des comptes.

— « Capitaine ! » ordonna-t-il brusquement. « Ne perdez plus une seconde. Mobilisez le bataillon d’assaut. On ne va pas attendre qu’ils se renforcent. Brisez ces maudites portes ! Si vous croisez le Lieutenant, je le veux vivant, pour la Reine. Mais pour les autres… ne faites aucun quartier. »

Le Baron ne voyait que des complots et des ennemis, il n’imaginait pas que le péril puisse être aussi sournois que la Peste.

CHAPITRE 6 : LE CHOIX DU LIEUTENANT